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Remise d'un prix prestigieux au Lycée
Notre Lycée a accueilli la remise du Prix Albert Londres le 10 mai 2005.
Ce Prix a été créé par Florise Martinet-Londres à
la mémoire de son père, le célèbre journaliste disparu
le 16 mai 1932, lors du naufrage du paquebot George Philippar au large de Gadarfui,
dans la Mer Rouge.
Ce Prix, décerné pour la première fois en 1933, un an après
la disparition d'Albert Londres, couronne chaque année le meilleur « Grand
Reporter de la presse écrite ». En 1985, à l'initiative
d'Henri de Turenne, le jury a créé un prix Albert Londres de l'audiovisuel.
Lien de référence : www.scam.fr/AlbertLondres/londres.html
Sur le site de la SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia)
qui accueille l'association du Prix Albert Londres, tout ce qu'il faut savoir sur
ce prix, ainsi que quelques pages sur la vie et l'œuvre du reporter.
Dans le but de sensibiliser les élèves du Collège et du Lycée
à l'évènement que constitue la remise du Prix Albert Londres
dans l'enceinte de l'établissement, et pour profiter de l'occasion pédagogique
que représente la venue d'éminents journalistes, une série
de réalisations et d'activités ont été organisées
avant et pendant le 10 mai 2005, date de l'évènement dont :
Un numéro spécial du "Piloti, journal des élèves
du Lycée Pierre Loti", consacré à

Téléchargez le Piloti spécial Prix Albert
Londres
Une exposition : "Albert Londres, reporter"
Référence absolue des reporters français , Albert Londres (1884-1932)
a disparu voilà soixante-dix ans au cours d'un voyage en Chine, dans des
circonstances qui restent encore à élucider.
Albert Londres n'a pas seulement arpenté l'Inde, l'Indochine, la Palestine
et les Balkans, dénoncé les méfaits de la colonisation en Afrique,
enquêté sur le bagne de Cayenne et la traite des blanches en Argentine.
Il nous a aussi laissé des ouvrages qui restent des modèles du genre,
et un Prix qui porte son nom, décerné depuis sa mort aux plus grands
journalistes français. L'histoire de ce globe-trotter emblématique
est celle d'un rêveur qui s'en prenait aux réalités du monde.
Citations :
« Notre rôle n'est pas de faire plaisir , non plus que
de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie »
Un jour que son directeur lui refusait un article : «
- Votre reportage n'est pas dans la ligne du journal !
- Messieurs, vous apprendrez à vos dépens qu'un reporter ne connaît
qu'une seule ligne, celle du chemin de fer ! »
« Il n'existe que deux catégories d'hommes, ceux qui
ont des valises et ceux qui possèdent des meubles. »
« La tâche première d'un commandant d'hommes est
de préserver ses hommes de la mort. Autrement de commandant on devient gardien
de cimetière. »
D'un tremblement de terre au Japon, il écrit : « Les
murs se balancent à droite et à gauche. On dirait que j'ai des petites
roulettes sous mes semelles. »
En Chine, il s'indigne de la façon dont les gouverneurs de province rançonnent
leurs administrés : « Si on prenait un de ces généraux,
les poches pleines, et qu'on le jette au feu, ce n'est pas de la cendre que l'on
recueillerait mais du métal en fusion ! »
Magnifiquement payé, Londres a une manière toute personnelle de rédiger
ses notes de frais. Il écrit couramment : « Achat
d'un cheval : 1.000 yens. Revente du cheval : 1.000 yens. Total : 2.000 yens.
» Il est d'ailleurs réglé sans discussion.
Synthèse :
Le boum de la presse : la fin du XIXe siècle a vu naître une multitude
de journaux quotidiens en France - comme dans toutes les démocraties économiquement
développées. La République est jeune et triomphante, elle offre
l'éducation pour tous - donc beaucoup de lecteurs - et la liberté
d'expression.
La presse est alors le seul média de masse. Elle donne des opinions variées,
des sensations fortes et aussi de l'information sérieuse, même si,
souvent, le concept de vérité ne règne pas souvent en maître
dans l'esprit des patrons de journaux ou des journalistes. Il n'empêche. Un
mélange d'écrivain et d'aventurier apparaît dans ce contexte
: le reporter.
Les grands reporters du début du XXe siècle captivent les lecteurs
par millions. Ce type flamboyant de journaliste donnera naissance à des personnages
de fiction tels que Tintin. Il y a Gaston Leroux - futur auteur des aventures de
Rouletabille, reporter lui aussi -, Jean Rodes, Louis Roubaud, Édouard Helsey,
André Tudesq, Henri Béraud, qui se surnomme « le flâneur
salarié », Pierre Giffard, Ludovic Naudeau... Et puis, il y a
Albert Londres.
Un inlassable voyageur. Avec sa valise en peau de cochon comme viatique, Albert
Londres est un « voyageur, un observateur engagé, un poète
et un redresseur de torts », selon l'expression de Francis Lacassin, grand
spécialiste du bonhomme. Ses reportages effectués sur tous les continents
ont passionné ses lecteurs durant une quinzaine d'années, entre 1914
et 1932. Seuls les États-Unis et les îles du Pacifique Sud seront ignorés
par Londres. Mais s'il avait vécu plus longtemps, gageons qu'il y aurait
traîné sa barbe, sa bedaine et son galure !
Un style. Devenu reporter à trente ans, l'âge de la maturité
- ce qui explique la force et le sérieux de ses écrits -, Londres
ne s'est jamais réfugié derrière une quelconque objectivité,
le « je » est la règle. Sans qu'on puisse le qualifier
de bidonneur, comme il y en a tant dans la presse de son temps, Londres prend parfois
certaines libertés avec les règles du métier telles qu'on les
conçoit de nos jours. Poète dans l'âme , il raconte ce qu'il
voit, ce qu'il ressent et ce qu'il sait, en faisant appel à des images signifiantes.
Passionné de théâtre, il a constamment recours à des
dialogues finement mis en scène . Mais même si ses reportages sont
très maîtrisés, du point de vue des techniques narratives et
du style, ils sonnent constamment juste.
Des convictions. Albert Londres est devenu un modèle grâce à
ses talents littéraires et à son sens de l'observation. Mais il y
a plus : son approche humaniste des problèmes sur lesquels il enquête,
ainsi que la verve dont il fait constamment preuve. Cet état d'esprit l'a
amené à être le pourfendeur d'injustices flagrantes. En voyageant,
il s'est retrouvé tout au long de sa carrière face à des questions
fondamentales sur l'état du monde. Des questions qu'il renvoya à ses
lecteurs et auxquelles il répondit parfois de façon très nette.
Un rôle historique. Albert Londres, témoin des premiers tourments du
XXe siècle, a joué un rôle historique dans deux grandes affaires.
La première est celle de la terrifiante réalité du bagne de
Cayenne - à laquelle, plus tard, on peut annexer celle de Dieudonné,
un bagnard évadé à qui il permit de revenir en France. Quant
à la seconde, il s'agit de la dénonciation des horreurs commises en
Afrique sub-saharienne française au nom de la colonisation . Dans les deux
cas, ses reportages ont amené l'opinion publique et les gouvernements à
prendre position.
Un auteur à lire aujourd'hui encore. Ses reportages firent en son temps l'objet
de livres que l'on peut aisément se procurer dans toutes les librairies.
On y découvre que nombre de questions qui préoccupaient le reporter
sont restées d'actualité. La lecture des récits de ses pérégrinations
dans les Balkans ou en Palestine, par exemple, laissent une forte impression aux
lecteurs du XXIe siècle…
Le Prix Albert Londres. Quelques mois après la disparition du journaliste,
Florise Londres (1904-1975) et d'anciens compagnons de route de son père
créent le Prix Albert Londres, décerné encore aujourd'hui à
des reporters travaillant dans la presse écrite et dans l'audiovisuel . Pour
peu qu'ils soient fidèles à la devise du grand Albert : « Notre
rôle n'est pas d'être pour ou contre, il est de porter la plume dans
la plaie ». C'est ce que Londres a effectivement fait. Sans véritable
espoir que chaque plaie se guérisse vite. Mais sans cynisme non plus. La
sagesse de ce grand personnage qui garda toujours une âme de poète
se lit à chaque ligne de ses écrits.
Biographie
I. De la chambre au front de l'Histoire mondiale
Vichy. C'est là que naît Albert Londres en 1884 . Il y passe son enfance
à la Villa Italienne, pension de famille tenue par ses parents. Il y dévore
Hugo et Baudelaire, auteur, rappelons-le d'une fameuse Invitation au voyage.
Lyon. Après avoir suivi des études au lycée de Moulins, cap
sur Lyon en 1901. Ses aspirations au voyage se résument pour l'instant à
son entrée au sein de la Compagnie Asturienne des Mines, en tant que... comptable.
Bâillements ! Albert s'ennuie et s'évade au théâtre et
dans la poésie, en compagnie d'amis tels que le futur reporter Henri Béraud
et le comédien Charles Dullin. Ce début de parcours ne suffit pas
au jeune Albert. Prochaine étape : la capitale !
Paris. Il y arrive en 1903 et s'installe à l'Hôtel de l'Univers, Cité
Bergère. Joie et douleur : sa compagne lui donne une fille, Florise, mais
décède à l'âge de vingt ans. Fréquentant le poète
François Coppée, il publie des recueils de poèmes, dont La
Marche aux étoiles, en hommage aux aviateurs. Son entrée
en journalisme va-t-elle enfin lui offrir la renommée et des escapades dignes
de ses rêves ? Pas vraiment. Modeste correspondant parisien du Salut Public
de Lyon en 1904, il entre, deux ans plus tard, au Matin. Pour ce journal,
il arpente… les couloirs de la Chambre des Députés, glanant des échos
qu'il rédige, mais ne signe pas. Quand le 1er août 1914, la guerre
est déclarée, Londres a trente ans. Il ne le sait pas encore, mais
il va devenir le modèle de tous les grands reporters français.
Reims. Réformé, l'échotier devient correspondant de guerre
pour Le Matin. D'abord affecté au ministère de la Guerre,
il est finalement envoyé sur le front. Les reportages qu'il effectue sont
les premiers à être signés de son nom. Comme un mustang que
l'on aurait retenu trop longtemps, le poète devenu journaliste raconte le
bombardement de Reims en prenant la cathédrale pour personnage central. Elle
est en feu. Lui aussi :
« Des sifflements qui ressemblaient tantôt à ceux d'un merle
géant, tantôt à ceux d'une sirène, dont le son serait
aiguisé, coupant et rapide, virevoltèrent au-dessus de nous.
- Sac au dos, dit le caporal, et baïonnette au canon, cette fois, ça
y est.
L'obus venait de tomber sur le parvis.
Le caporal se souvint de nous.
- Tâchez de filer, bon Dieu ! cria-t-il.
Où filer ? Et à quoi cela pourrait-il servir ?
Un deuxième obus suivit à trente secondes. Il se logea à dix
mètres du premier. Les mêmes sifflements nous tranchèrent le
tympan.
Nous passâmes notre main sur notre visage qui nous semblait cruellement balafré.
C'était le début. Ils avaient rectifié.
Cette fois ils la tenaient.
Nous n'avons plus compté les coups. Ils tombaient sans relâche.
Nous avons quitté le porche et sommes allés dans la rue, en face,
à cent mètres.
Nous regardions la cathédrale. Dix minutes après, nous vîmes
tomber la première pierre. C'était le 19 septembre 1914, à
sept heures vingt-cinq du matin. »
Dernières lignes de Ils bombardent Reims, Le Matin , 21 septembre
1914.
Balkans. C'en est fait. Londres sera maintenant un grand reporter. Las de rendre
compte de la vie quotidienne des soldats sur le front nord, il veut se rendre au
sud-est de l'Europe, là, où, pense-t-il, tout se joue. Ayant rompu
avec Le Matin qui ne veut pas le laisser partir - journal où on
lui reproche d'avoir « introduit le microbe de la littérature »
-, c'est pour Le Petit Journal , l'un des quotidiens les plus lus en France,
qu'il raconte les combats de l'armée d'Orient en 1915 . Pouilleux comme les
soldats, il erre sur les fronts mouvants de Serbie en Grèce, de Turquie en
Albanie . Quand il revient au pays, il repart dans les tranchées du nord
de la France pour couvrir la fin de la guerre. Il est alors en butte à la
censure militaire qui le juge « insolent » et « insubordonné ».
Europe, Proche-Orient. À partir de 1919, on ne l'arrête plus. Il court
l'Espagne et l'Italie pour Le Petit Journal - il en est viré par
Clemenceau lui-même pour ce qu'il a écrit sur l'Italie -, puis Excelsior.
Au cours de pérégrinations en Europe et au Proche-Orient, il met à
jour les effets concrets de deux grands mouvements idéologiques qui vont
bouleverser de nouveau le monde : le bolchevisme et le nationalisme. À Fiume,
ce port de l'Adriatique anciennement austro-hongrois qui doit être annexé
à la Yougoslavie, Londres suit avec sympathie la rébellion du poète
Gabriele d'Annunzio. Il décrit ensuite les effets des politiques française
et britannique au Liban, en Syrie, en Palestine, en Égypte. Un jour, sur
la route de Damas, son train est attaqué par des combattants arabes à
la recherche d'armes :
« Leur travail terminé, la fusillade au ciel cessa. Comme il
leur restait une dizaine de kilomètres pour regagner leur honnête foyer,
ils sautèrent sur le brave petit train, qui justement y allait. Ces bandits
étaient gens timides ; ils n'osèrent pas monter en première
. Il y avait quatre belles places à mes côtés, ils préférèrent
le marchepied. Peut-être, au fait, eurent-ils peur du contrôleur ? Ils
se tenaient cramponnés aux portières. Ils ne nous regardaient pas,
ils ne nous reconnaissaient plus.
L'un d'eux, pourtant, me donna du feu. Pendant près d'une heure, mollement
allongé sur ma banquette, je me crus un roi barbare, escorté par sa
garde d'honneur. »
Extrait de Des bandits attaquent le train dans lequel je me trouvais, Excelsior,
27 décembre 1919.
URSS, Europe de l'Est. En 1920, le reporter réussit un beau coup : entrer
en URSS, décrire le régime bolchevik naissant et raconter les souffrances
du peuple en « honnête homme » choqué par ce
qu'il voit. Après cet harassant reportage, il repart faire un tour d'Europe
: Grèce, Balkans, Allemagne occupée.
Japon, Indochine, Inde. Durant l'année 1922, en Asie, Albert Londres enquête
- il se fait l'écho des actions de Gandhi et Nehru en Inde -, mais flâne
aussi en touriste professionnel. Le voici qui se promène dans les rues japonaises
:
« Un horizon nouveau s'entrouvrait à mes yeux. Le voile de mon
ignorance se déchirait. Enfin, je voyais clair. Jusqu'ici, je m'étais
cru d'une nationalité indiscutable. Non ! j'étais l'échappé
d'une contrée douteuse, l'inconnu de sang et de peau, porteur de maléfices
. Mes gestes ne pouvaient avoir d'autres mobiles que la brutalité. Que, dans
une foule, je m'autorise un mouvement timide, que je tire une cigarette de ma poche,
et mes effarouchées petites voisines à pince de homard (elles ont
des chaussettes à deux compartiments, l'un pour le pouce, l'autre pour les
quatre doigts qui restent) subitement se garent. Pourquoi, mes maîtres, m'avoir
jusqu'ici abusé sur ma race ? J'étais le Sénégalais. »
Extrait de Les Japonais ne connaissent pas du tout les Européens. Les Européens
ne connaissent pas davantage les Japonais, Excelsior , 25 mars 1922.
Chine. Dans cet empire livré aux guerriers, pirates et autres trafiquants,
il dépeint un invraisemblable chaos en se mettant au diapason des situations
rencontrées, sur un ton proche des récits d'Hugo Pratt, le créateur
de Corto Maltese. Ainsi, rencontre-t-il une mystérieuse exilée russe
:
« - Mon nom est Kira, mais je me suis baptisée Galka. C'est le
nom des petites pierres blanches qui parsèment les rivages du lac et, comme
je considère toutes les petites pierres blanches du Baïkal comme mes
sœurs, je suis Galka. (…)
Tu me demandes pourquoi je suis enfermée dans cet hôtel ? Ô mon
Français ! Comme l'on voit que tu arrives ! J'ai vingt-trois ans et c'est
moi qui t'apprends des choses. Autrefois j'étais russe. Aujourd'hui mon pays
a perdu jusqu'à son nom. On m'arrête parce que je ne suis plus rien
(…). Pour le moment, je suis suspecte . Je suis blonde, jolie et russe, je suis
l'espionne . Tu vois, j'attends.
- Enfant, lui dis-je, prends du thé, car je vois bien que tu as froid.
- Non ! dit-elle, cette nuit encore j'aurai chaud, tu ne t'en vas que demain soir. »
Extrait de La Chine en folie, livre publié en 1925 à partir
des reportages donnés à Excelsior , 1922.
Depuis cinq ans, Albert Londres a, semble-t-il, un don d'ubiquité : il est
partout où le mène son impeccable flair . Son pays ne l'intéresse-t-il
plus ?
II. Un redresseur de torts dans les bagnes de la France
En 1923, ses reportages commencent à être publiés sous forme
de livre par Albin Michel, dans une collection dirigée par un autre grand
reporter, Henri Béraud. Sa notoriété est importante, mais cela
ne lui suffit pas. Le reporter, maintenant au Petit Parisien, qui a couvert
de nombreux champs de batailles, s'attaque à présent à des
sujets plus épineux : ceux qui concernent son pays, la France.
Guyane. En 1923, son reportage au bagne de Cayenne connaît un énorme
retentissement aussi bien auprès du public qu'auprès des institutions.
Inhumain et inefficace, tel est le système selon lequel vivent les forçats
:
« Enfin, me voici au camp ; là, c'est le bagne.
Le bagne n'est pas une machine à châtiment bien définie, réglée,
invariable. C'est une usine à malheur qui travaille sans plan ni matrice.
On y chercherait vainement le gabarit qui sert à façonner le forçat
. Elle les broie, c'est tout, et les morceaux vont où ils peuvent . (…)
Il y a la discipline incertaine mais implacable. Selon l'humeur, un vilain tour
ne coûtera rien à son auteur ; le lendemain, l'homme ramassera une
mangue, don de la nature au passant : ce sera le blockhaus. Un réflexe, ici,
est souvent un crime. (…)
Qu'ils en aient chacun d'après son mérite, ce n'est pas ce que nous
discutons, mais qu'ils soient venus sur terre pour dormir cloués à
une planche, on ne peut dire cela. Plus de neuf mille Français ont été
rejetés sur cette côte et sont tombés dans le cercle à
tourments. Un millier a su ramper et s'est installé sur les bords, où
il fait moins chaud ; les autres grouillent au fond comme des bêtes, n'ayant
plus qu'un mot à la bouche : le malheur ; une idée fixe : la liberté.
»
Extrait de Au bagne , 1924, recueil des reportages livrés au Petit
Parisien en 1923.
Algérie. Le journaliste, seul, a fait bouger la société. Il
enchaîne et récidive en 1924, en allant visiter les bagnes militaires
d'Afrique du Nord, là où sont envoyés les délinquants
et criminels en uniforme. Ces articles pour Le Petit Parisien seront réunis
dans un livre au titre explicite : Dante n'avait rien vu.
Pigalle, Argentine, Marseille. De 1925 à 1927, Londres suit les forçats
de la route, les cyclistes du Tour de France, « tour de souffrance »,
puis dénonce les tares du système psychiatrique français. Enfin,
il enquête sur les proxénètes de Pigalle et la « traite
des Blanches » en Argentine. Il dresse également le tableau de
Marseille, une cité qui est pour lui, et beaucoup d'autres, la porte d'entrée
du sud :
« La Canebière est le foyer des migrateurs.
C'est le rendez-vous de tous les Français qui se sont connus ailleurs qu'en
France.
Si vous avez un compte à régler avec un mauvais Européen qui,
sur un point quelconque des grands océans, vous a vendu des poissons chinois
qui sont crevés en route, achetez un gourdin, venez vous asseoir sur la Canebière
et attendez ; le misérable passera sûrement un jour.
Ils y passent tous.
C'est à croire que les voyageurs ont une religion secrète et que la
Canebière est quelque chose dans la religion des voyageurs, comme La Mecque
dans la religion des musulmans.
Cela, par exemple, doit leur valoir d'imposantes indulgences plénières,
de venir une fois tous les cinq ans prendre un vermouth-cassis sur la Canebière
! De toutes façons, ce doit être une raison comme ça.
Autrement, je ne rencontrerais pas ici, chaque soir, entre six et sept heures, tous
les messieurs et dames que j'ai connus sous l'autre soleil. (…)
Voici Mouffin. Ah ! Mouffin ! Il n'a pas le temps de s'arrêter ; il est pressé.
On l'attend à sa maison, paraît-il.
- Et où est votre maison, Mouffin ?
- Aux Nouvelles Hébrides, pardi ! »
Extrait de Marseille, porte du sud , 1927, recueil des reportages livrés
au Petit Parisien en 1926.
Brésil. À Cayenne, Albert Londres avait rencontré Eugène
Dieudonné, un menuisier anarchiste condamné sans preuve lors du procès
qui jugea « la bande à Bonnot ». Le journaliste apprend
que le forçat s'est échappé et retrouve le fuyard. Ce dernier
a refait sa vie au Brésil. Londres raconte les péripéties de
l'évasion et appuie de tout son poids pour que Dieudonné soit gracié.
Il obtient gain de cause.
Congo. 1928, après Cayenne, voici la deuxième très grande affaire
d'Albert Londres. À la suite du Voyage au Congo d'André Gide,
le reporter entreprend un long voyage de quatre mois, du Sénégal au
Congo. Le journaliste ne voit d'abord que des personnages extravagants - qu'il photographie
-, qu'ils soient « nègres » ou colons. Mais le récit
picaresque tourne à l'épouvante, quand Londres découvre les
chantiers de la voie ferrée Brazzaville-Pointe Noire et les exploitations
forestières des alentours. Des Africains y meurent par milliers. Dénonciateur
de crimes commis au nom de la colonisation, Londres - qui n'est pas anticolonialiste
- réclame des réformes urgentes et radicales. Quand une révolte
éclatera un peu plus tard sur les lieux mêmes de son reportage, certains
le considéreront comme un traître. Ci-dessous, il raconte une campagne
de recrutement pour le chantier du train Congo-Océan :
« Au Moyen Logone, au Moyen Chari, au Dar el Koutti, dans la Haute-Kato
, au Bas-Bomou, dans les régions du Gribingui, d'Ouaka, d'Ouham, dans la
Haute-Sanga , dans le Bas-Bangui, dans la N'Goko Sanga , de l'Oubangui au Pool,
maris, frères, fils, ne revenaient pas.
C'était la grande fonte des nègres !
Les huit mille hommes promis au « Batignolles » [l'entrepreneur,
NDLR] ne furent bientôt plus que cinq mille, puis quatre mille, puis deux
mille. Puis dix-sept cents ! Il fallut remplacer les morts, recruter derechef .
À ce moment, que se passa-t-il ?
Ceci : dès qu'un Blanc se mettait en route, un même cri se répandait
: « La machine ! ». Tous les nègres savaient que le
Blanc venait chercher des hommes pour le chemin de fer ; ils fuyaient. (...) Nous
nous mettions à la poursuite des fugitifs. Nos tirailleurs les attrapaient
au vol, au lasso, comme ils pouvaient ! (...) On en arriva aux représailles.
Des villages entiers furent punis. »
Extrait de Terre d'ébène, 1929, recueil des reportages livrés
au Petit Parisien en 1928.
III. Une locomotive à la recherche d'un nouveau souffle
Après de tels succès, Londres est évidemment devenu une vedette.
Une pièce se donne au théâtre du Nouvel Ambigu : Au bagne
, adaptation de son reportage à Cayenne - Dieudonné y tient un rôle
(lequel a écrit La vie des forçats , Gallimard, 1930). Le
journaliste doit cependant se renouveler. Pour cela, il s'attaque à des sujets
de grande ampleur. Il est frappant de constater que ceux-ci sont encore aujourd'hui
dans l'actualité brûlante.
Yiddishland, Palestine. En 1929, il part pour l'Europe de l'Est à la recherche
du « Juif errant ». Londres, qui n'est pas particulièrement
philosémite, y découvre l'ostracisme dont sont victimes les Juifs
- lui-même est pris pour un Juif et se fait insulter… Dans la foulée,
il va en Palestine, alors sous mandat britannique, afin de rencontrer les sionistes
et les Arabes. Là, son constat est que l'implantation juive peut marcher…
mais que cela risque aussi de dégénérer !
« Environ quatre cents Jeunes-Juifs ont quitté Tel-Aviv pour Jérusalem
et, maintenus par la police, se sont rendus fièrement devant le Mur. Là,
l'un d'eux se détacha des rangs et prononça un discours. Un autre
déploya le drapeau bleu et blanc, nouvel étendard de la terre d'Israël.
Ce fut l'acte le moins politique, le plus imprudent commis par les Juifs depuis
leur retour en Palestine . Il signifiait aux Arabes que désormais les Arabes
n'auraient plus affaire avec les vieux Juifs à papillotes, mais avec eux,
les glabres, les larges d'épaules, les costauds à col Danton !
L'impatience, l'orgueil des jeunes troupes apportaient aux ennemis l'occasion attendue.
Les ennemis la saisirent. »
Extrait de Le Juif errant est arrivé , 1930, recueil des reportages
livrés au Petit Parisien en 1929.
Golfe Persique, mer Rouge. Londres veut ensuite mener une enquête sur le monde
musulman dans le golfe Persique, et, pense-t-on, sans doute sur les conséquences
de l'exploitation du pétrole. Le point fort de ce reportage étant
une visite de La Mecque. Pour ce faire, il convainc Chérif Ibrahim, une sorte
de Lawrence d'Arabie français. C'est un échec. Dépité,
il fait un reportage sur les pêcheurs de perles du golfe et de la mer Rouge.
Balkans. Sa dernière enquête publiée l'entraîne dans les
Balkans où il décrit les mécanismes du terrorisme des Comitadjis
, nationalistes macédoniens qui s'élèvent contre la division
de leur terre entre Bulgarie, Serbie et Grèce. À Sofia, le reporter,
plutôt agacé, mène l'enquête :
« Entre-temps j'avais découvert l'adresse du représentant
officiel et occulte du comité terroriste. Je me rendis à sa demeure
(…). Au-dessus de son bouton de sonnette, son nom suivi de cette qualité
: journaliste.
L'homme m'attendait. (…)
- La Macédoine monsieur, en 1893…
- Pitié ! Pitié !
- Êtes-vous malade ?
- J'étouffe. Je ne digère plus la Macédoine de 1893. Je préfère
encore recevoir un gâteau d'une livre en plein dans l'estomac !
- Alors, que voulez-vous ?
- Je veux savoir pourquoi l'on assassine des journalistes, des professeurs, des
députés, des ministres dans les rues de Sofia ?
- Question de coutume : chez nous, on ne renverse pas les ministres, on les tue.
»
Extrait de Les Comitadjis , 1932, recueil des reportages livrés
au Petit Parisien en 1931.
Chine. En 1932, Londres part en Chine pour Le Journal. Les Japonais envahissent
le pays : le reporter suit le cours des événements, puis disparaît,
probablement vers le nord. À son retour, il est pressé de revenir
en France, afin de publier les résultats de son enquête. Qu'a-t-il
découvert ? C'est « de la dynamite » , confie-t-il
à un couple, les Lang-Willar, à bord du Georges-Philippar, navire
qui le ramène au pays. Excité, il parle de trafics d'armes et d'opium,
des communistes chinois.
Mer Rouge. Le 16 mai 1932, un incendie se déclare en pleine nuit, à
bord du Georges-Philippar parvenu au large d'Aden. Soixante-sept personnes disparaissent
au cours de la catastrophe. Londres fait partie des victimes. Par un hublot, on
le voit coincé dans sa cabine. A-t-on voulu liquider le journaliste ? Est-ce
la compagnie maritime qui était visée ? Ou bien, plus simplement,
s'agit-il d'un accident dû au mauvais entretien du bateau ? En tout cas, ses
confidents, les Lang-Willar, meurent à leur tour, victimes d'un accident
d'avion alors qu'ils rentrent en France…
« Je me demande la figure que ferait un commissaire de police français
si on lui apportait mon cadavre. Il ne trouverait rien dans mes poches, d'abord
! Le billet de cinquante ou de cent francs est anonyme, n'est-ce pas ? Mais mon
chapeau , mon beau taupé vient de Varsovie , mes chaussures portent la marque
d'un cordonnier de Buenos Aires et le complet que voici m'a été fort
bien réussi par un tailleur chinois qui y posa sa griffe. Et regardez : ma
cravate est japonaise , mais mes chemises viennent de chez Abi-Rached le frère,
celui qui est dans le souk de Damas. Et dites-moi un peu ce que j'aurais pu rapporter
de votre sacrée Afrique Noire ? »
Bibliographie
Au bagne Albin Michel 1924 - réédition : Serpent à
plumes
Chez les fous Albin Michel 1925 - réédition : Serpent à
plumes
La Chine en folie Albin Michel 1925 - réédition : Serpent
à plumes
Le chemin de Buenos Aires Albin Michel 1927 - réédition :
Serpent à plumes
Marseille, porte du sud Editions de France 1927 - réédition
: Serpent à plumes
L'homme qui s'évada Editions de France 1928 - réédition
: Serpent à plumes
Terre d'ébène Albin Michel 1929 - réédition
: Serpent à plumes
Le juif errant est arrivé Albin Michel 1930 - réédition
: Serpent à plumes
Pêcheurs de perles Albin Michel 1931 - réédition :
Serpent à plumes
Les comitadjis Albin Michel 1932 - réédition : Serpent à
plumes
Visions orientales 1902 - réédition : Serpent à plumes
Les forçats de la route Tour de France, tour de souffrance Serpent
à plumes
Dans la Russie des soviets Arléa
Dante n'avait rien vu Albin Michel 1924
Câbles et reportages Arléa 1993
Oeuvres complètes Arléa 1992
D'Annunzio, conquérant de Fiume Julliard
Si je t'oublie Constantinople 10-18
La traite des blanches 10-18
Mourir pour Shangaï 10-18
et aussi
Grand reportage, les héritiers d'Albert Londres Ed Florent Massot
2001
Putain d'Afrique ! Albert Londres en terre d'ébène de Didier
Folléas, Arléa 1998
Albert Londres de Pierre Assouline, Ed. Balland 1989
Grands reportages, les 40 prix Albert Londres (1946-1986) Arlea 1986
Mon père de Florise Londres, Albin Michel 1934 - réédition
: Serpent à plumes
Albert Londres, l'aventure du grand reportage de Paul Mousset
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